GEL DE LA CROISSANCE

GEL DE LA CROISSANCE

Le froid s’éloigne. La chaleur s’installe. Au-delà des facéties du climat, le changement de saison déroute les Sénégalais. Ils ont certes l’œil rivé sur l’échéance fatidique de février 2024 mais le quotidien les tenaille. Comment tenir dès lors face aux enjeux et aux impératifs ?

Par la passion et par l’indifférence, ils se la jouent débonnaires. Pépères presque. Que cacherait alors cette tranquillité apparente ? Sans se prétendre autres, ils donnent d’eux-mêmes une image peu naturelle, feinte, navigant entre honte, peur et anxiété voire entre dangers occasionnels et soucis permanents.

Devant ce cumul de difficultés, nos compatriotes apparaissent ainsi nonchalants, dépourvus d’emprise nette sur un destin dont ils se croient dépossédés. S’ils refusent d’être en première ligne, la réalité, aussi dure soit-elle, s’imposera à eux contre leur propre gré.

Une introversion inhabituelle gagne de larges secteurs autrefois très actifs mais qui peinent aujourd’hui à se mouvoir et à se relancer. Or la menace guette. Pire, elle se précise.

Dans ce moche environnement, la voix de Mbagnick Diop déchire un silence entretenu. L’habile président du Mouvement des Entreprises du Sénégal (MEDS) soulève le lièvre en clamant avec ostentation que « l’économie doit reprendre sa prééminence sur la politique » devant un parterre de chefs d’entreprises, de banquiers et d’assureurs, de dirigeants politiques et de leaders conviés à l’Assemblée générale de l’organisme patronal.

Une seule voix suffit-elle pour secouer le cocotier ? Pas si sûr. En revanche, elle peut être audible puisque par sa farouche apparence et son impressionnant carnet d’adresses, Mbagnick Diop peut accéder aux hautes sphères de décision et infléchir des positions. Nul doute que nous nous acheminons vers une échéance importante.

Mais pour cruciale qu’elle soit, cette circonstance ne doit en aucune façon occulter la réalité économique de notre pays, soubassement de sa prospérité intrinsèque. Les indicateurs sont, à cet égard, très explicites. Selon de récentes prévisions, les investissements directs étrangers (IDE) ont augmenté de 22 % pour atteint de 2,5 milliards de dollars.

Dans le même temps, le Sénégal enregistre 27 % de hausse des projets d’investissements nouveaux. Seulement voilà : près de 60 % de ces IDE s’orientent vers les mines et les hydrocarbures. Cette tendance s’observe d’ailleurs à l’échelle de l’Afrique, toujours cantonnée au rôle (peu enviable) de pourvoyeur de matières premières et de produits de base.

Le même réflexe prévaut : prendre le produit brut, le transporter sous d’autres cieux pour le transformer et ramener une infime partie comme produit fini vendu si cher que peu y ont accès faute de pouvoir d’achat conséquent. Ces investissements ciblés contrastent avec le marasme qui sévit dans les entreprises productrices de biens de consommations. Les investissements se contractent.

Certains n’hésitent pas à parler de gel en raison des incertitudes liées au climat politique. Or tout gel ou contraction de financement entraînent un rétrécissement de portefeuille d’activités et de diminution drastique de productivité. Conséquence immédiate : une réduction proportionnée des effectifs, un lancinant chômage en vue avec des pertes de revenus et un accroissement des tensions.

La Banque centrale ne cesse d’inciter les banques primaires à la prudence. Le maître-mot : report des crédits à « meilleure opportunité ». En clair, les banques ne prêtent plus. Non plus elles ne financent à moyen terme. Comprenez : sur un an, délai qui coïncide étrangement avec la tenue de l’élection présidentielle de février 2024.

Pour autant, le continent représente une force, tant par sa centralité géostratégique que par la vitalité de sa démographie quand partout ailleurs, le vieillissement sonne comme un obstacle avec comme effet inhibiteur, une perte de position, la hantise du recul et de la dépendance dans un futur circonscrit.

Le personnel dirigeant du continent comprend-il mieux les enjeux (de maintenant et de demain) pour mener les batailles qui vaillent ? Bientôt le dividende démographique sera une réelle force motrice, un vecteur de progrès tangible pour soutenir la croissance et obtenir de substantiels gains de productivité pour les pays adeptes de la gestion d’anticipation. L’issue n’est pas encore certaine.

En revanche, pris isolément, les pays africains ne représentent pas une force face aux mastodontes américains, chinois, européens et même indiens. Ces puissances voient le continent africain comme une proie. Elles affinent leur stratégie de conquête et, tirant les leçons du passé colonial, s’arrangent pour séduire les jeunes « prêts à sauter le pas » pour échapper à un présent accablant. Ils constituent une chance et une force inouïes.

Toutefois l’absence d’horizon dégagé pousse nombre d’entre eux à entreprendre des initiatives désespérées : aller à l’aventure, prendre les armes et s’incorporer dans les milices qui opèrent en bandes rivales dans des portions de territoires transformées en « no man’s land ». Pour peu, l’on croirait que violence et combats de rue riment avec jeunesse. Loin de là.

Cependant, il est notoirement connu que ces embrigadements traduisent un désenchantement de la jeunesse et surtout une inquiétante absence de perspectives claires alors que des pouvoirs s’organisent en clans pour un accaparement exclusif des ressources du pays.

Rien n’explique l’instabilité permanente si ce ne sont ces contestables modes de gouvernance sans concertations préalables. L’impunité s’érige-t-elle désormais en règle ? Il faut le craindre. Car partout où l’autorité faiblit, la société se fissure et l’autorité se délite. Qui a intérêt à vivre dans une société déconstruite ? Pas grand monde ne le veut.

En toute circonstance, une autorité doit prévaloir comme point de fixation des légitimes aspirations. Il sera trop tard pour s’en apercevoir quand chaque force lilliputienne ne voit midi qu’à… sa porte ! Cette autorité, fut-elle résiduelle, a aussi pour mission (et fonction) de protéger les personnes et les biens. Que deviennent les victimes des émeutes ? Qui évalue le préjudice ? Qui le répare ? Quel sort pour les émeutiers ?

Le monde est en mouvement perpétuel. Le comprendre et l’admettre, c’est déjà un acquis. Nos économies sont à genoux. Elles ne survivent que par les perfusions distillées par des institutions agissant « aux doigts et à l’œil » de puissances invisibles, mais oh combien visibles !

 

Mamadou NDIAYE

MEDS

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